Autour du deuil
L'accompagnement propose de mettre en place différents soutiens psycho-affectifs, thérapeutiques et artistiques à ce processus de cicatrisation, de donner un espace et un temps à la douleur sans injonction, sans pression sociale.
« Faire son deuil » est devenu une injonction courante et est souvent vécue comme un détachement à opérer parce que le lien semble ne plus exister.
Nous voulons opérer un changement de point de vue sur le deuil qui consiste non pas à passer à autre chose, à oublier, à tourner la page, mais d'abord à rester avec sa douleur deuiller signifie porter le deuil, faire sa douleur alors aller voir comment on le porte, comment on fait sa douleur, comment on accueille son chagrin, comment on apprend à rester avec lui, comment on reste avec soi dans ce moment douloureux, pour mieux voir ce qui se passe en soi et honorer ce qui se vit en soi, pour mieux entreprendre la traversée vers une autre rive.
Rester avec ce qui n'a pas été vécu, et écouter, sentir, rester dans un cœur brisé ouvert, dans un espace plus grand de cœur ouvert ; accueillir sa douleur pour développer sa propre capacité à se prendre dans ses bras, parce que l'entourage se lasse d'entendre la même douleur, les mêmes plaintes.
Nous avons appris à refouler, à taire les émotions de colère, de tristesse, la culpabilité, car nous les jugeons de manière négative. Quand nous ne pouvons plus parler, alors on se tait, on entre dans le déni et cela produit une crypte en nous. Ces trous silencieux se transmettent de génération en génération et les émotions ne peuvent plus s'écouler : on pleure chaque jour, on reste seul avec la photo du défunt, on se replie chez soi, on perd ses amis, on mène une vie au ralenti, on perd le lien avec les autres et avec soi, on reste suspendu dans le temps, dans un deuil non accompli et les descendants suspendent à leur tour le temps dans des rituels obsessionnels ou des troubles pathologiques. Ainsi ce qui n'est pas élaboré peut être ou devenir traumatique et se répéter de génération en génération. L'absence de métabolisation, de deuil, reste alors enkystée et produit des symptômes variés et ce qui n'a pas été traversé, sera vécu par les générations futures.
On peut ainsi «faire sa douleur», le faire pour les générations futures, le faire pour ses enfants, ses petits-enfants, pour soi, le faire pour que cela soit fait, bien fait, refait, redit, réparer, réédifier, repeint comme on repeint une pièce ancienne, la vieille peinture restant en-dessous, en sous-bassement, en souvenir, écaillée, ternie, jaunie, délabrée, mais toujours là, présente, car on ne peut effacer ce qui a été fait, on peut le recomposer, le re-fabriquer, le remonter comme on remonte une pente, le dénouer et le nouer autrement, avec un plus joli nœud, plus supportable à regarder, plus tolérable, plus endurable, plus soutenable, plus admissible, et là réside la nécessité de l’art, dans la beauté qu’il porte.
L'art est une métabolisation, car il permet de changer de point de vue, de changer l'impact de la douleur . Les expériences de deuil, de traumatisme, de détresse, sont résiliables à condition de transformer sa vision et d'être entouré, c'est ce que souligne Boris Cyrulnik.
Dire les maux dans un récit, une œuvre d'art, ainsi le malheur et la mort sont sublimés,
métamorphosés ; on ne guérit pas du passé, on le transforme : l'oeuvre modifie la manière dont le blessé éprouve sa fêlure, la manière dont on a reçu le coup, mais non le coup lui-même, seul pouvoir que nous avons sur l'irréversibilté du temps.
Nous voulons répondre à l'absence, nous voulons donner figure à ce qui n'en a plus et retrouver ce que Françoise Dolto nommait « l'allant-devenant », cette capacité à aller en avant, à continuer la vie.
Cette capacité est celle de l'art qui permet de symboliser l'absence et de continuer la présence : c'est un savoir- faire, un savoir de sensation et une esthétique qui nous relie ; il permet la représentation mais il est nécessaire auparavant de pouvoir deuiller et de comprendre cette expérience afin d'exprimer et de transformer ce lien qui nous unit à nos morts.
Nous avons tous des rituels, nous faisons des gestes pour offrir à nos défunts un surplus d'existence, et continuer le lien. Nous inventons constamment des symboles de lien, de fidélité, sans parfois le savoir ; garder un objet, un carnet, un foulard, une cravate, un pull, des chaussons... porter les chaussures de sa grand-mère afin qu'elle continue d'arpenter le monde, porter sa bague comme un anneau d'alliance, gravir une montagne avec les cendres de son mari afin de partager avec lui le lever de soleil, préparer le plat favori de sa mère chaque année pour son anniversaire, planter un arbre pour ne pas oublier de voir grandir son enfant au-delà de la mort, emporter le mouchoir de son père pour essuyer ses larmes... ce que font les vivants... ce que font les morts... ce que nous faisons ensemble.
Ces expériences de relations avec les défunts sont à honorer car selon Magali Molinié, dans Soigner les morts pour guérir les vivants, elles considèrent « le mort comme engagé dans des processus de transformation conjointe avec le vivant ; les vivants continuent à vivre mais ils se transforment avec les défunts, ils s'affectent ensemble ».
L'accompagnement vise ainsi à élaborer la perte, le manque, la douleur, le vide par la force créatrice de la poésie (celle que nous avons tous au fond de nous, cette force d'invention, la force de l'imaginaire, ce génie qui est une force vitale que nous avons oubliée) car le poète est le génie des failles : au lieu d'y tomber la tête la première, il s'arrange pour construire des ponts qui permettent de les franchir.
Grâce à la force poétique qui nous habite même si nous ne la voyons pas, nous pouvons changer de point de vue sur la mort, ne plus la penser comme un paradis rejoint, un enfer ou un néant, où le défunt est mutique et inactif, inexistant, mais comme une autre réalité, une existence sur un autre plan auquel nous pouvons avoir accès par l'invention du lien, par les rituels d'attachement, de reliance, rituels de surplus d'existence. Et cela demande un travail qui n'a plus rien à voir avec le fameux « travail de deuil » qui nous enjoint de nous détacher, de passer à autre chose.
L'écriture est une des voies d'accès à l'entente du monde et de soi, elle transforme la douleur.
Ecrire c'est partir de soi aux deux sens du terme : on s'éloigne de soi, c'est le point de départ et aussi l'horizon. La vertu poétique de l'écriture c'est de s'occuper des choses véritables, sensibles, car elle prend les palpables sans essayer de les réduire en concepts, elle en assume la présence, la coprésence. Au travers de l'écriture, nous nous rapprochons de nos morts avec une distance accueillante. L'écriture nous permet de découvrir la fonction désaliénante de la parole, car les mots rendent légers le fardeau de l'absence, car nous pouvons répondre à l'absence par une représentation, nous pouvons répondre à l'absence en nous adressant à un autre sécurisant ; l'écrit s'adresse à tous, à l'universalité en chacun : tel est le sens du deuil : faire quelque chose de sa blessure.
Tous les récits permettent de remanier la représentation du réel, de garder le souvenir et de construire un lien avec nos disparus : « j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie », George Perec.
L'écriture est la trace laissée par la disparition dans nos corps.
L'art représente un passage vers la reconstruction de soi, après le départ du défunt et avec son absence. La spécificité de l'art est de donner forme, de donner une figure à ce qui n'en a plus dans le monde tel que nous le pensons, donner de l'être à nos chers disparus. Par l'art nous pouvons choisir de transfigurer, de nous transformer ensemble, vivants et morts, pour nous offrir un supplément d'existence sur un autre plan ; « trans- » signifiant passage, traversée.
L'art, c'est celui de nous relier, de tisser des ponts vers l'inconnu et de nous rejoindre dans cet espace suspendu car « les morts ne sont morts que si on les enterre, dit une lectrice du Voile noir d'Annie Duperey, sinon ils travaillent pour nous, ils terminent autrement ce pourquoi ils étaient faits. Nous devons les accompagner et les aider à nous accompagner, dans un va-et- vient dynamique, chaud et éblouissant » ; nous pouvons voir les morts comme ceux qui appellent ceux qui leur survivent à créer des modes de réponse.
Ecrire, faire œuvre sous la conduite d'un disparu, n'est pas, on s'en doute, une expérience anodine et commune, mais c'est ainsi que l'on commence à changer la vision du monde binaire en multiplicité de possibles liens, fabriquer des métaphores, des modifications de sens, de regards par la création d'images.
Créer des rituels : lettres, écrits de toutes sortes, raconter une histoire, composer un poème, écrire une biographie, faire un portrait, modeler une figure, danser la trace, c'est nourrir symboliquement les morts et les vivants et entendre métaphoriquement les morts qui continuent de nous parler, qui continuent d'exister.
La seule liberté, le seul état de liberté que j'ai éprouvé sans réserve, c'est dans la poésie que je l'ai atteint, dans ses larmes et dans l'éclat de quelques êtres venus à moi du pays lointain des livres.
J'ai trouvé la poésie pour dire les larmes, le chagrin, la peine, la dérive, l'abandon, la perte, l'absence, le néant, les bras vides, le cœur lourd et brisé, la solitude, la chair blessée, j'ai trouvé la vie de la poésie pour ne pas être emportée dans le fleuve de l'oubli, pour ne pas être emmurée vivante dans l'inconsolable, pour dire encore l'amour, pour traduire la douleur, « elle seule, garde force de mots jusqu'au bord des larmes » ; et même si la vie ne revient pas totalement, « je pleure en chantant » comme le dit Jean-Pierre Siméon.
Je dois à la poésie la grâce de l'amour et de la vie qui continue.
Seule la poésie sait déchiffrer les signes et les visions de ceux qui sont partis dans le lointain mystérieux de l'au-delà.
Seule la poésie peut surprendre sans déraisonner et sans raisonner
Seule la poésie peut créer l'autre présence
Seule la poésie peut me rendre digne de l'écrasement du chagrin afin de « forger coûte que coûte une douleur verticale avec un peu de haut soleil » dit Jean-Pierre Siméon.
Alors je veux mettre en mot le silence qui pèse sur les tombes car « crois-tu que le tombeau , d'herbe et de nuit vêtu, Ne soit rien qu'un silence ? »
Que de fois Victor Hugo a dit à propos du souvenir de sa fille : » Silence ! elle a parlé ».
« Tu es pressé d'écrire/
Comme si tu étais en retard sur la vie/
S'il en est ainsi fais cortège à tes sources/
Hâte-toi/
Hâte-toi de transmettre/
Ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance. »
René Char.